Chroniques

Prenons au sérieux ce que nous dit la jeunesse de France

Dominique de Villepin

2 octobre 2026

©️ Philippe Lopez / AFP
©️ Philippe Lopez / AFP

Dans le contexte d’une France éprouvée par les difficultés politiques, sociales et financières, une France à bout de souffle, prenons au sérieux ce que nous dit la jeunesse de France. Pour que le dialogue ne soit pas rompu, pour que la violence ne finisse pas par l’emporter, il nous faut accepter d’entendre, de comprendre, de recevoir.

Recevoir ce mouvement pour ce qu’il est vraiment. Un mouvement social lycéen, né des inégalités territoriales et sociales auxquelles ces jeunes sont confrontés. Le mouvement d’une jeunesse de France. Aujourd’hui le mouvement est pris en tenaille entre la gauche radicale qui veut en faire les supplétifs de son combat politique, d’un côté, et un gouvernement qui prend le risque d’essentialiser ce mouvement en le qualifiant de manière répétée de « violences urbaines », de l’autre côté. Aujourd’hui cette tenaille menace de mettre en danger notre jeunesse, de la plonger dans une spirale de violence.

Recevoir la parole d’une génération inquiète face aux menaces existentielles qu’affronte notre monde et au manque de réponses des adultes. Réchauffement climatique, fragilisation de la démocratie libérale, retour de la guerre. Qui ne comprendrait pas un tel cri de désespoir ?

J’entends aussi dans ces manifestations une demande de participation et il serait légitime aujourd’hui d’ouvrir le débat sur l’élargissement du droit de vote dès 16 ans. Il serait utile d’envisager qu’une Convention citoyenne de la jeunesse vienne apporter la voix de sa génération dans notre vie démocratique. Donnons à cette colère les moyens de trouver un débouché pacifique.

Il faut mesurer la rupture entre la jeunesse et un État qui ne répond plus à ses attentes. Faute de débouché politique, la violence gagne du terrain. La défiance s’étend aux relations des uns et des autres avec le gouvernement. Et au-delà, entre les Français eux-mêmes.

Recevoir, c’est comprendre la colère d’une génération qui grandit au contact de tant de violences. Violences intrafamiliales. Violence d’un monde entré dans une nouvelle ère de guerres. Violence d’une société où la loi du plus fort l’emporte sur la justice. Violence sociale et sentiment de déclassement. Violence d’un maintien de l’ordre qui n’a pas suffisamment tiré les leçons des drames répétés depuis la mort de Rémi Fraisse en 2014. Violence du narcotrafic qui recrute nos adolescents pour quelques billets avant de les sacrifier.

Une génération élevée dans la violence aborde l’avenir avec moins d’espoir. Sans espoir, chacun risque de se replier sur son camp. Et chaque camp de se chercher un ennemi à abattre.

Une génération contrainte dans sa liberté cherche des échappatoires. Souvenons que cette Génération Covid est celle qu’on a confiné dans sa chambre pendant de longues semaines, une jeunesse qui souffre à la fois de l’hyperconnexion et de l’hypersolitude, une jeunesse qui sait que son attention est devenue une marchandise périssable. Une génération sacrifiée, diraient certains, dans laquelle un tiers des lycéennes dit avoir des pensées suicidaires. L’instruction du Ministre de l’Education Nationale de passer les cours des lycées bloqués en distanciel ne peut manquer de rappeler ces moments difficiles et de renvoyer élèves et professeurs à l’obligation de se débrouiller quand l’Etat ne sait plus quoi faire.

Une génération en manque d’écoute également, qui nous dit la difficulté d’être entendus dans leurs familles, de trouver leur place lorsque les parents sont accaparés par une vie professionnelle plus difficile, lorsque les parents n’ont plus les réponses à un monde qu’ils ne comprennent pas mieux que leurs enfants.

Ecouter, recevoir, c’est comprendre que le recours à la seule répression révèle la faiblesse de l’État.

C’est quand l’État est faible qu’il frappe fort. Et faible, il l’est. C’est un État qui a abandonné les Français, qui a cessé de tenir ses promesses. Les lycéens réclament des professeurs. Les policiers manifestaient il y a quinze jours pour leurs salaires et leurs moyens. Les pompiers faisaient grève il y a quelques jours. Tous demandent la même chose à l’État, des moyens et du respect. Faute de réponse, la colère finit par opposer ceux qui devraient pouvoir compter sur lui.

Plus de cent élèves et personnels ont été blessés depuis le début du mouvement. Ce jeudi, à Marseille, un camion de pompiers a été pillé puis incendié devant un lycée. À Roubaix, à Nantes, des lycées ont été touchés par des incendies. Un chauffeur de bus a été agressé. Mercredi, en une seule journée, 83 policiers et gendarmes ont été blessés.

Alors, comment sortir de cette spirale ? Il appartient d’abord au pouvoir de prendre ses responsabilités. À lui de rompre avec l’impuissance qui domine aujourd’hui l’action gouvernementale et de renouer avec deux principes que l’expérience a éprouvés.

Le premier tient au maintien de l’ordre, qui doit viser d’abord la sécurité des lycéens, de ceux qui manifestent comme de ceux qui ne manifestent pas. Quand j’étais ministre de l’Intérieur, nous gardions en mémoire la mort de Malik Oussekine, en 1986. Notre doctrine plaçait au-dessus de tout la sécurité des enfants et des jeunes. Éviter la provocation, l’escalade, le choc frontal, c’était désamorcer la violence et laisser du temps à la négociation. Cette exigence d’apaisement allait de pair avec la fermeté face aux violences et aux dégradations. Rien ne justifie que l’on s’en prenne aux enseignants, aux agents du service public ou aux forces de l’ordre. Leur protection fait pleinement partie de la responsabilité de l’État.

Le second tient au traitement des revendications. Recevoir, ce n’est pas seulement rencontrer. C’est écouter et agir. Nous avions encore en mémoire Mai 68, et nous savions qu’une colère sans interlocuteur risque de se chercher une cible. D’où l’ouverture du dialogue à tous les niveaux et la recherche patiente de solutions pour sortir du conflit. Face à la colère sociale, le premier réflexe d’un responsable politique était de recevoir.

Recevoir pour comprendre. Comprendre pour avancer.

Rouvrons les canaux du dialogue. Rencontrons. Écoutons. Recevons.

Dominique de Villepin

Partager cette chronique

Continuer la lecture

Autres chroniques

Voir toutes les chroniques